|
|
Ismaël Ould Amar répond à Sidi Ould Cheikh Abdallahi Date : 23/04/2008 à 00:37:48
’N’eut-il pas mieux valu pour Sidi, au crépuscule d’une année chaotique d’exercice du pouvoir et (…) face aux échecs dramatiques de ses politiques publiques, éviter de faire publier cette interview et de se donner ainsi en pâture à tous ceux qui se sentiront interpellés par sa présentation subjective de problèmes politiques et économiques sensibles?’’
A l'attention de Monsieur Ahmed Ould Cheikh Le Calame
Monsieur,
Vous avez publié dans votre numéro 635 du 15 avril 2008 une interview vieille de deux ans, donnée par Sidi Ould Cheikh Abdallahi à son ami (selon votre introduction) et destinée sans doute à déterrer et peut-être à rehausser une image déjà bien ensevelie par le poids des années d’expatriation. Ce n’est finalement qu’une «conversation» entre amis qui partagent sans doute des opinions communes convergentes. N’eut-il pas mieux valu pour Sidi, au crépuscule d’une année chaotique d’exercice du pouvoir et face à son grave déficit de confiance et aux échecs dramatiques de ses politiques publiques, éviter de faire publier cette interview et de se donner ainsi en pâture à tous ceux qui se sentiront interpellés par sa présentation subjective de problèmes politiques et économiques sensibles?
Je ne me sens, pour le moment, interpellé que par les jugements de valeur qui me concernent et par la nationalisation de la Miferma : pour cela, je vous prie de faire publier, dans votre prochaine livraison, dans les mêmes conditions réservées à l’interview, mon droit de réponse ci-joint.
Monsieur Sidi Ould Cheikh Abdallahi ne comprend pas, selon son expression, «l’Ismaël politique». S’il ne comprend pas l’homme politique, c’est que sa compréhension de l’ingénieur est, ou incomplète ou superficielle. C’est cependant toujours le même homme, fier de son origine Quraïchite par son aïeul éponyme paternel Abderrahmane Rakkaz et son aïeul Menny (pseudonyme de Fatimetou), fille de l’Imam El Hadramy, de l’épopée de Boubakar Ben Amer et ses compagnons et de l’histoire de la confédération tribale Idoïch, viscéralement attaché à sa culture arabo-musulmane et à son terroir, toujours déterminé à «éveiller les consciences» par l’exemplarité. Sidi ne peut pas comprendre qu’en 1958, j’étais le seul dans mon campement à voter «Non» au référendum sur la loi cadre instituant la Communauté française; il ne peut pas comprendre le sens de mon action à la tête de l’Union des étudiants ni les positions que j’ai défendues avec mon ami, le regretté Mohamed Sidiya Ould Bah, au congrès constitutif du Parti du Peuple Mauritanien ; il ne peut pas comprendre que, promu en juillet 1966, seulement un an après ma sortie de l’Ecole Centrale des Arts et Manufactures, au poste multidisciplinaire de Directeur des Services Techniques du Ministère de l’Equipement, Direction tentaculaire chargée de la construction et de l’entretien des routes, ports et aéroports et de l’hydraulique et de l’énergie électrique, Direction qu’appelleraient assurément les jeunes cadres de l’époque des Régimes militaires et du Régime actuel «Le poste juteux par excellence», je présente ma démission seulement huit mois après, protestant contre les compromissions du Ministère avec les entreprises mauritaniennes naissantes, et choisis de travailler comme jeune ingénieur dans une société minière; il ne peut pas comprendre les raisons de mon départ de Somima en avril 1972 et ne peut surtout pas comprendre que je tienne après le coup d’Etat du 10 juillet 1978 à sauver les meubles, devant l’accumulation des nuages de malheur qui allaient s’abattre sur le pays.
«L’Establishment» que Sidi évoque et dont il fait partie, est justement le fossoyeur du Régime de Moktar Ould Daddah. Sa composante publique, par son incompétence professionnelle, était devenue, engluée dans la «pensée unique», incapable de planifier à court et à moyen terme la gestion des affaires publiques et en particulier la gestion de la guerre : les conditions de la prise de La Guerra en décembre 1975 et des réparations des dégâts causés à ce petit village florissant, étaient révélatrices des carences des forces engagées et des faiblesses opérationnelles des administrations impliquées. Je me suis souvent plaint auprès du Président Moktar de ces carences et de ces faiblesses à tel enseigne qu’après l’attaque de Zouerate du 1er mai 1977, j’ai proposé mes services pour diriger les opérations de défense des zones d’activité de la SNIM et suggéré l’implication des forces marocaines dans la défense de Zouerate. La composante privée, connue pour sa voracité, a toujours été impliquée dans les malversations et les fuites fiscales. La non satisfaction des sollicitations que je recevais de ces composantes ne pouvait conduire qu’à cette «inimitié» évoquée qui, soit dit en toute franchise et humilité, ne me dérangeait nullement dès lors qu’elle ne portait pas à conséquence sur ma conduite de la Direction de la SNIM dans le respect de la convention héritée de Miferma et des «règles du jeu» établies pour la gestion du personnel et la transparence des relations avec les partenaires de l’entreprise (les fournisseurs, les clients et les banques).
«Caractère impossible» : C’est par cette expression malveillante que Sidi me gratifie si gentiment, mais, ce faisant, il découvre son manque de discernement en confondant le «caractère impossible» avec le «caractère trempé» évoqué par le Général De Gaulle et qui est si nécessaire pour réussir les missions presque «impossibles». C’est manifestement trop facile pour Sidi de déclarer maintenant que la production et l’exportation du minerai de fer ne se sont pas arrêtées une seule journée, y compris le jour de la nationalisation, comme s’il s’agissait d’un résultat obtenu par enchantement ou par sa sagesse ou par l’application de ses instructions ministérielles. Il élude ma paternité des efforts engagés et des mesures pratiques de gestion appliquées sous le sceau de l’urgence pour mettre en confiance le personnel et les partenaires de l’entreprise pour obtenir ce résultat et pour, par la suite, maintenir aux mêmes niveaux, les performances de l’entreprise qui permirent le record des exportations de minerai de fer en 1975. C’était bien une mission presque «impossible» dont la réalisation exigeait le refus de toute pression ou ingérence des administrations publiques (Ministère des Finances, Ministère du Travail, Ministère de la Santé, Banque Centrale) dont l’objectif ne consistait le plus souvent qu’à arracher à la société une partie de sa substance ou à réduire sa liberté de gestion autonome (de son personnel, de ses approvisionnements, de ses ventes, de ses finances, de ses services sociaux et de ses investissements) dans le cadre du respect des lois et règlements. Evidemment, une telle rigueur, une telle exigence du respect des règles du jeu et un tel comportement ne pouvaient pas plaire à des administrations qui se clochardisaient par l’incurie de leurs dirigeants et l’absence d’autocritique. Oui, c’est vrai, je considérais que j’étais investi par le Président Moktar d’une mission nationale qui excluait l’échec : il fallait donner la preuve qu’une fois nationalisé, ce complexe minier du Nord, pouvait, dans le cadre juridique d’une unité de production d’un établissement public à caractère industriel et commercial, maintenir ses performances, ce qui était considéré par les observateurs avertis comme une gageüre. Pour ce, il m’a fallu mettre, autour de la SNIM, une ceinture virtuelle de protection contre l’influence et la contagion des administrations, et instituer, face à toutes les sollicitations, une nouvelle culture de gestion qui refuse toute dépense ou prestation qui ne soit pas nécessaire au fonctionnement de la société. Sans la compréhension et le soutien du Président Moktar, c’eut été impossible à mettre en œuvre. Le Président Moktar tenait évidemment à réussir la nationalisation : Si «Paris vaut bien une messe» pour Henri IV, «la réussite de la nationalisation peut bien valoir de souffrir le caractère trempé d’Ismaël» pour Moktar.
«J’ai été surpris que, après le putsch, il soit allé avec les militaires» : C’est à la fois, pour Sidi, un constat et une accusation gratuite qui cache un jugement de valeur intériorisé qu’il n’ose pas énoncer. En juin 1978, le pouvoir était dans la rue. Seuls les ministres, dans leurs tours d’ivoire, vivant dans un monde irréel, n’étaient pas informés de ce que tramaient les officiers du Sud-est. Les fuites de leur conspiration étaient organisées par des civils. Préoccupé essentiellement, en dehors des problèmes de gestion courante, par la protection des installations minières et ferroviaires soumises depuis plus de deux ans aux coups de boutoir du Polisario et par la conduite des négociations pour le financement du projet Guelbs dont la réussite exige de fournir la preuve de l’efficacité du système de défense mis en œuvre, j’étais quotidiennement en relation avec le colonel Maaouya, l’adjoint du chef d’Etat-major chargé des opérations militaires : malgré mes critiques et mes demandes pressantes pour l’amélioration de l’entrainement et du professionnalisme des officiers et des soldats, et pour l’augmentation des effectifs et de la qualité de l’armement et du matériel de transport des troupes, je n’ai jamais senti chez lui ni chez les unités opérationnelles, la moindre critique du Régime, ni l’expression d’un doute sur la poursuite de la guerre.
C’est par l’intermédiaire de civils que j’ai été informé des intentions des officiers du Sud-est. Mais, moi, contrairement à d’autres, je n’ai jamais eu une mission d’informateur, ce n’est simplement pas mon genre. Le reproche que je n’ai jamais pardonné aux militaires, c’est d’avoir arrêté le Président Moktar, de l’avoir embastillé à Oualata et d’avoir menti au peuple en reniant leurs engagements solennels clamés publiquement devant la nation et le monde dans la déclaration du 13 juillet 1978.
Je ne suis jamais parti, contrairement à d’autres, avec les militaires, puisque, Directeur Général de la SNIM qui était le front le plus chaud de la guerre, j’avais un poste d’observation exceptionnel, de la conduite des opérations de défense du chemin de fer et de Zouerate, qui me permettait d’apprécier, chez les officiers, le sens du commandement, le professionnalisme, le degré du souci d’une bonne gestion des hommes et du matériel, et surtout la moralité : Après le putsch, j’étais peut être, le seul à avoir des preuves concrètes obtenues grâce à ce poste d’observation, que les militaires étaient incapables de gérer le pays en période de guerre comme en période de paix.
Malgré leurs sollicitations, j’ai refusé de participer à leur premier gouvernement. Je n’ai jamais sollicité pendant ces trente années de régimes militaires un poste ministériel ou un poste de direction dans les administrations. Oui, comme on dit peut-être vulgairement, je ne suis pas «allé à la soupe». Par contre, j’ai été sollicité pour occuper d’importants postes ministériels, diplomatiques et internationaux (Ministre des Pêches en 1985, Ambassadeur de Mauritanie à Paris en 1991, Ministre de l’Equipement en 1992 et puis Haut Commissaire à l’OMVS pendant le deuxième mandat de Maaouya) que j’ai toujours refusés, évitant ainsi de me compromettre dans un système gangréné par la corruption et ruiné moralement par l’absence de justice sociale. J’ai accepté de travailler, sous le Régime du Président Moktar sans adhérer au parti unique, comme serviteur de l’Etat dans le cadre d’une mission nationale, mais je refuse de servir un régime dont le chef n’a aucun sens de l’Etat, se considère, drogué par les panégyriques de courtisans obséquieux, comme omniscient, dirige le pays comme un roi de droit divin et ne se préoccupe que des siens, sa famille et sa tribu.
«Par la suite, je l’ai suivi, de loin, et je n’ai pas la même estime et la même admiration pour l’ingénieur que pour l’homme politique»: Voici le couronnement, mis en exergue, en gros caractères italiques, étalé sur toute la largeur de la page du journal, du propos de Sidi destiné à exprimer son jugement de valeur me concernant. Pour moi, évidemment, ce jugement est dérisoire et ne me surprend que par son retard de publication, ayant été conçu il y a trente ans et exprimé dans une interview donnée il y a deux ans. Pourquoi le publier maintenant? Et pour quel besoin? Ce qui me surprend à mon tour, c’est que Sidi me «suive de loin» pendant si longtemps, laissant penser qu’il ne m’a jamais rencontré au cours de sa course poursuite. Pour le compte de qui m’a-t-il suivi? A-t-il continué mon suivi lorsque, devenu ministre de l’hydraulique et de l’énergie dans le gouvernement militaire du colonel Maaouya, il découvrit que j’étais gérant statutaire de la Société Africaine de Forage «SAFOR», l’un des principaux prestataires de services pour l’exécution de forages d’eau villageois? Avec son entrée dans ce gouvernement, Sidi ne peut plus nier «qu’il est allé avec les militaires» comme il pouvait le faire quand il a tenté «d’aller avec les militaires» sous le régime de Mohamed Khouna Ould Haidalla. Et, présentement, peut-il vraiment nier que les conditions de sa candidature et de son élection ne sont qu’une autre façon à lui, «d’aller avec les militaires»?
Ismaël Ould Amar
Nouakchott, le 21 avril 2008
Le Calame
| |
|
|
| retour |
|
|
|