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Interview du président du RFD M. AHMED OULD DADDAH avec le quotidien BILADI du 26 mars 2008 Date : 26/03/2008 à 23:16:56
Biladi : Il y a une année, vous avez perdu l’élection présidentielle, au second tour, quels souvenirs vous gardez et qu’est ce que cela vous dit, aujourd’hui, après recul?
Ahmed Ould Daddah : Je considère que ce qui s’est passé, s’est passé. La question qui se pose, aujourd’hui, est de savoir qu’est ce qui s’est fait pendant cette année ? Est-ce que la Mauritanie a avancé ? Est-ce qu’elle a fait du surplace ? Est-ce qu’elle a reculé ? Personnellement, j’étais candidat et l’expression que je voyais à la fois dans les manifestations, dans les contacts, me laissait penser que j’allais l’emporter. Je ne vais pas revenir sur les conditions dans lesquelles se sont déroulées les élections. Ce n’est pas important. J’ai fait un choix, je l’ai fait tout seul, en âme et conscience. Je crois que je l’ai fait pour la Mauritanie. Je laisse sa chance à la chance. Vu qu’il y a un civil, qui était mon concurrent au second tour, au surplus c’est une personnalité que je connais, il fallait donner sa chance à la démocratie, même si elle était imparfaite.
Maintenant la situation mérite d’être analysée et je pense que vous allez me poser des questions là-dessus.
Biladi : Quel bilan faites-vous d’une année de démocratie, le bilan d’un nouveau Président ?
Ahmed Ould Daddah : Il me semble que l’opinion, que les électeurs, quel que soit leur positionnement, quel que soit leur degré de conscience, avaient une attente, une aspiration au changement. Et le changement, n’est pas un changement d’hommes, en tout état de cause, ce n’est pas le changement d’un seul homme. Le changement est dans la symbolique. Il y a les personnes qui sont, à tort ou à raison, affublés de fonctions ou de sobriquets ou de modes de fonctionnement. Il devait y avoir un changement de méthode, d’objectifs, d’outils d’action sur le plan politique, sur le plan économique, sur le plan culturel et sur le plan social. Je précise que j’entends par social la santé, l’éducation, la pauvreté…etc. Le changement est aussi d’ordre diplomatique. Est-ce que la Mauritanie est aujourd’hui mieux lotie en terme diplomatique sur le plan africain, arabe et international ?
Je crois que c’est par rapport à ces interrogations qu’il faut apprécier le changement. Je voudrai dire, néanmoins, qu’il y a un domaine où il n’y a pas eu de recul par rapport à la période de transition, c’est le domaine des libertés publiques. Je reconnais que dans ce domaine des acquis ont été réalisés…Et je voudrai dire, ici, que ces acquis ne sont pas octroyés, qu’ils sont le fruit des luttes multiples, multiformes, du peuple mauritanien, depuis, au moins, son indépendance. Qu’ils ne sont l’apanage d’aucune classe politique, d’aucune classe d’âge. Ces acquis sont, un peu, la résultante, au sens physique du terme, du combat mené sous toutes les formes par le peuple mauritanien, depuis, au moins, son indépendance. Et ce n’est pas rien ! Je crois que je suis bien placé pour apprécier la valeur des libertés publiques. C’est un bien précieux. Sur ce plan, ce qui a été acquis est très positif… Par ailleurs, le principe énoncé, solennellement, de faire revenir les déportés mauritaniens est très important. Bien sûr, ce retour il faut l’organiser. Il faut faire un accueil digne à nos frères et appréhender, avant leur retour, les problèmes afin qu’ils trouvent des solutions prêtes. Et qu’ils ne soient pas confrontés, de nouveau, à des problèmes. Autrement dit, j’apprécie hautement l’acte symbolique mais je ne crois pas qu’un gouvernement doit être absout sur la base de l’énoncé des seuls principes. La mise en œuvre est aussi importante que la décision politique.
Je crois également que la loi sur l’éradication de l’esclavage est bonne. Nous l’avons, d’ailleurs, votée. Malheureusement, le problème de l’éradication de l’esclavage ne peut être résolu, seulement, par une loi. L’éradication de l’esclavage requiert, fondamentalement, des solutions économiques et sociales. Notre parti dispose d’un plan pour l’éradication de ce fléau basé sur une réforme agraire, la promotion de la pêche artisanale, la formation aux petits métiers, le développement de l’élevage et l’encouragement aux micro projets. L’objectif étant de rendre aux gens leur dignité par le travail et la participation active et consentie à la production nationale. Je précise que ce plan s’adresse à des gens simples, généralement pauvres et ayant, parfois, un niveau d’instruction élémentaire. Il ne concerne en rien les cadres. Ce plan, bâti sur les cinq axes précités, a pour objectif de permettre le recouvrement de leur dignité et leur autonomie aux intéressés, en même temps une contribution, qui peut devenir très importante, à l’autosuffisance alimentaire et à la production nationale. Je sais que ce combat n’est pas une chose aisée car, à supposer que l’esclavage soit éradiqué, ses séquelles peuvent persister, encore, pendant de longues années. Ce ne sont pas des textes, encore moins des discours, qui peuvent, seuls, conduire à une éradication totale de ce fléau. Il faut une feuille de route et le balisage d’un long chemin qui mèneront vers une éradication définitive des séquelles.
J’ai parlé des points positifs, maintenant venons-en aux déficiences. Sur le plan de l’architecture administrative et de sa périphérie, on a enlevé un homme et on l’a remplacé par un autre mais tout le reste n’a pas changé. On connaît la force et la résistance de l’administration et des nomenclatures et, à mon avis, c’est ce qui bloque toute tentative de changement et qui fait que nous sommes restés sur notre faim. Les mêmes incohérences, les mêmes défauts demeurent et, parfois, s’aggravent. On a l’impression qu’il y a une véritable boulimie à toucher des commissions un peu partout dans le cadre des différents marchés de l’Etat. Il y a sur ce point un énorme recul qui fait peur. Il existait une corruption structurelle mais elle est devenue, aujourd’hui, plus voyante et banalisée. Nous sommes entrain de rassembler les pièces du puzzle sur une raffinerie de pétrole et de dessalement de l’eau de mer pour une société fantomatique. A vue d’œil, cela à l’air d’une arnaque.
Il y a également recul sur le plan de la bonne gestion et de la bonne gouvernance, tant en ce qui concerne le respect de la loi, qu’en ce qui concerne l’utilisation optimale des ressources publiques. Le mépris de la loi est évident. L’exemple du projet d’agrandissement du port de Nouakchott est révélateur. Il y a 30 ans, seuls les chinois pouvaient construire ce port parce qu’ils en avaient déjà construit un dans des conditions similaires. Pour éviter de violer inutilement la loi, l’Etat aurait pu élaborer une short liste des sociétés susceptibles de concourir pour ce projet. Je suis sûr, par ailleurs, que la partie chinoise était en situation de présenter la meilleure offre technique et financière et, donc, remporter le marché. Mais non ! On préfère passer un marché de gré à gré transgressant ainsi l’esprit et la lettre de la loi. Voilà ce que j’appelle le mépris de la loi… Il me vient, également, à l’esprit le cas de ces nombreux fonctionnaires qui sont en situation de conflit avec l’administration et pour lesquels des jugements favorables sont rendus en dernier ressort alors que l’Etat se trouve dans l’incapacité de faire respecter sa propre loi. D’autres cas peuvent être cités concernant, par exemple, des litiges fonciers.
Il se pose également le problème du recul de la démocratie, en ce sens que le Président de la République, suivant l’esprit de la Constitution, ne doit pas appartenir aux instances dirigeantes d’un parti politique. Il va de soi qu’un Président de la République n’est pas un citoyen ordinaire et ne peut pas être membre ordinaire d’un parti. De fait, le législateur entend mettre celui-ci au dessus de la mêlée. Nous nous sommes donc inquiétés de cette situation, avec un certain nombre de partis.
En résumé, il y a, certes, un climat de libertés publiques qui est encourageant, mais les chemins ne sont pas encore balisés pour des domaines aussi essentiels que la bonne gouvernance, la lutte contre la corruption, le respect de la loi, l’enracinement de la démocratie…
Sur le plan diplomatique, malgré les déplacements fréquents du Chef de l’Etat, je ne pense pas que la Mauritanie ait gagné en terme d’image au niveau extérieur..
Biladi : Le PAM vient de lancer un cri d’alarme sur une situation de crise alimentaire aiguë en Mauritanie. Pensez-vous que le pays se trouve devant un risque réel ?
Ahmed Ould Daddah : Je pense que le terme « risque » n’exprime guère la situation. Nous sommes, effectivement, devant une situation de famine qui touche déjà des franges importantes de la population. Il y a une conjugaison de cinq facteurs négatifs qui caractérisent cette situation catastrophique. Premièrement, les productions vivrières, notamment le sorgho et le mil, sont très faibles cette année par rapport aux années passées. Malheureusement, nous ne disposons pas de chiffres parce qu’il n’y a pas de statistiques fiables mais les informations qui nous parviennent des régions productrices (les deux Hodh, l’Assaba, le Guidimakha, le Gorgol, le Brakna et le Trarza) sont convergentes sur ce point. Deuxièmement, la hausse continue des prix des produits importés (riz, sucre, huile, lait) aggrave considérablement la situation. C’est le lieu de souligner, pour le déplorer, le déficit de politique cohérente pour faire face aux hausses vertigineuses injustifiées qui s’ajoutent et aggravent considérablement l’inflation importée. Troisièmement, Il faut noter la très forte hausse des prix des aliments pour bétail, ce qui menace gravement le secteur de l’élevage. A cela s’ajoute l’insuffisance ou l’absence totale de pâturages dans plusieurs régions du pays. En quatrième lieu, il faut mentionner les risques de pénurie qui, si on n’y prend garde dès maintenant, pourraient faire monter les prix à des niveaux sans précédent. Enfin, il s’ajoute à cela que la moitié du pays, qui connaît une sécheresse extrêmement sévère, est menacée par un véritable désastre alimentaire aussi bien pour les personnes que pour le bétail. Cette zone sinistrée comprend l’Inchiri, l’Adrar, une grande partie du Tagant, le Tiris Zemour et Dakhlet Nouadhibou.
Biladi : Face à cette situation, qu’auriez-vous fait si vous aviez été élu président ?
Ahmed Ould Daddah : Je crois qu’il faut avoir un certain nombre d’objectifs clairement définis et j’en avais dans mon programme. Il faut, en plus, se donner les outils appropriés pour atteindre ces objectifs. Et dans ce cadre, il n’y a pas de miracle. Si vous prenez un corrompu et vous le mettez aux commandes d’une direction ou d’un ministère sensible, alors il ne faut pas s’attendre à ce que les résultats de sa gestion soient probants. A contrario, si vous mettez quelqu’un de compétent et dont l’itinéraire montre qu’il est capable d’honnêteté et peut s’acquitter convenablement d’un service public, théoriquement vous allez avoir des résultats positifs. De plus, il faut une cohérence dans l’action du gouvernement et des hauts commis de l’Etat, qui doivent agir suivant des règles de moralité irréprochable et c’est seulement en ce moment qu’on peut être en droit de demander des comptes aux petits fonctionnaires. Si au plus haut niveau de la hiérarchie, vous constatez la gabegie et la corruption, pour quelle raison exige-t-on d’un petit fonctionnaire, dont le salaire est de 40 ou 50 000 UM, d’être un modèle d’intégrité. Il n’est tout simplement pas dans cet état d’esprit et, de toute façon, il ne sera pas félicité parce que ceux qui sont censés le récompenser ont perdu la valeur d’intégrité et de morale dans la gestion des biens de l’Etat.
Pour réussir donc, il faut un vrai programme, fruit d’une réflexion et d’une observation sérieuses, qui ne soit pas concocté à la hâte pour le rendre identique aux programmes des autres. Il faut également choisir des hommes capables de réaliser ce programme. Je ne dis pas que les choses vont changer du jour au lendemain, mais on va créer, au moins, l’espoir. Vous savez, il y a une dynamique qui ne s’acquiert que lorsqu’un peuple renoue avec l’espoir, à travers des actes symbolique d’une certaine portée. Parce que le peuple aura le sentiment qu’il y a chez ses dirigeants une volonté de bien faire, il se produit un déclic que j’appelle un accompagnement psychologique et interactif.
Je constate que le chômage, notamment celui des jeunes, est désespérant et atteste d’une mauvaise allocation des ressources. Dans ce cadre, ma conviction est qu’on doit accorder une grande attention aux petits projets qui, contrairement aux grands projets, offrent du travail à des familles, créent des emplois de proximité qui sont d’une rentabilité immédiate pour ces familles. Et c’est ce type de projets qui va le mieux avec le niveau de vie de populations comme celles de notre pays, où l’épargne est très faible. La promotion des micros et moyennes entreprises, qui coûtent moins cher, en terme de financement, et dont la technologie est d’accès facile constitue donc la meilleure réponse à cette situation difficile où se trouve aujourd’hui notre pays.
Biladi : Une nouvelle coalition, dénommée Mithaq El Wihda, a été créée au sein de la majorité qui soutient le Président de la République. Elle épingle le gouvernement et dénonce une « confusion opposition/majorité ». Est-ce à dire que vous ne jouez plus votre rôle ?
Ahmed Ould Daddah : Moi, je ne parle qu’au nom du RFD et je précise que nous jouons pleinement notre rôle, à notre rythme et suivant les choix que nous nous sommes fixés. Nous ne sommes au service de personne. Par conséquent, nous ne sommes nullement apprivoisés. Nous ne sommes pas entrain de nous chercher comme d’autres Si, par contre, certains veulent des promotions dans les sphères de l’Etat ou souhaitent bénéficier de prébendes, qu’ils se débrouillent à leur niveau. Ce n’est pas à nous de leur servir de courte échelle.
Biladi : L’opposition connaît des difficultés à propos de la loi fixant son statut. N’y a-t-il pas risque, pour elle, de connaître son sort de 1992, les frictions et les conflits internes ?
Ahmed Ould Daddah : Il ne faut surtout pas perdre de vue que l’opposition, c’est un ensemble de partis qui ne constituent même pas un front. Des partis qui essaient de collaborer et, souvent, avec beaucoup de difficultés, pour la simple raison que nous n’avons toujours pas la même approche. Et c’est à se demander si nous avons toujours les mêmes objectifs. Je ne parle pas d’objectifs partisans mais en termes de processus d’avancement du pays. Ce qui ne doit pas nous empêcher de dialoguer, le départ pour le camp du pouvoir relevant, ici, de la souveraineté de chaque parti. J’ajoute que comparaison n’est pas toujours raison. Le contexte d’aujourd’hui n’est pas celui de 1992. L’expérience des partis politiques et de l’opinion s’est beaucoup enrichie. Malgré les multiples départs et coups bas subis par l’opposition depuis 1992, malgré toutes les formes de répression, malgré la mise en quarantaine, malgré la dissolution, laissez –moi vous dire que l’UFD/EN et le RFD sont restés debout ! Le RFD continue à porter, aujourd’hui, très haut, l’étendard de la liberté, du changement et du progrès. La preuve, si besoin était, que les idées ne meurent pas, que les principes et idéaux sont plus forts que la répression et que le mérite finit toujours par triompher.
Biladi : Les observateurs évoquent l’hypothèse d’un gouvernement d’union nationale pour sortir de cette situation. Qu’en pensez-vous ?
Ahmed Ould Daddah : J’avoue que la situation du pays est très difficile mais il faut aussi reconnaître qu’un gouvernement d’union nationale est très difficile. Parce que la situation exige des actions énergiques, rapides et efficaces. Et le propre d’un gouvernement d’union nationale c’est d’être composite et avoir un programme consensuel. Ce qui risque, à terme, de conduire à un gouvernement de partis. Or, ce dont nous avons besoin c’est d’un gouvernement de la nation. Et l’une des critiques qu’on peut adresser au gouvernement actuel, c’est l’existence en son sein d’îlots ayant leur propre logique, leurs intérêts spécifiques et leur méthode ou absence de méthode. Et le plus lamentable, c’est que cela se fait, in fine, au détriment de l’Etat et du citoyen mauritanien. Si un gouvernement d’union nationale devait se faire, il ne doit pas se réaliser sur la base d’un gouvernement de partis.
Biladi : Il y a de la violence comme on en n’a jamais connue, des attentats sont perpétrés dans le pays. Sommes-nous la cible de ce que certains appellent l’islamisme ?
Ahmed Ould Daddah : Il faut d’abord commencer par restaurer l’autorité de l’Etat et être impitoyable à l’égard de toutes les formes d’extrémisme. Je précise, au passage, que l’extrémisme a besoin d’un terreau pour s’épanouir. Et l’extrême pauvreté constitue le terreau, par excellence, pour tous les extrémismes, qu’ils soient islamistes ou autres. La corruption, la violation de la loi et la désespérance, voilà des facteurs essentiels pour que s’exerce la violence. Et les éléments de ce puzzle existent, aujourd’hui, en Mauritanie, ce qui fait qu’il n’est pas étonnant qu’on assiste à cette situation intolérable dans le pays. Le phénomène se soigne à travers des solutions structurelles, au niveau économique et social et au sein des forces de sécurité qu’il faut mettre à niveau. Je ne m’affole pas et n’entends pas affoler l’opinion, encore moins prêter le flanc aux puissances (qui ont leurs intérêts à défendre) mais on dit que nous sommes dans une zone de no man’s land et d’insécurité ; il faut donc faire attention au phénomène des vases communicants. Et il est connu que dans ce genre de situation, c’est le maillon faible qui paie le prix fort. Or, actuellement la Mauritanie constitue le maillon faible de cette chaîne. Le pays a besoin d’un sursaut lui permettant de couper l’herbe sous les pieds de ceux qui, de manière rampante, tentent de nous mettre par terre.
Biladi : En fait de maillon faible, est-ce que le mouvement des mauritaniens vers le Maroc n’ajoute pas aux difficultés du pays ?
Ahmed Ould Daddah : D’abord, rien ne justifie ce genre de départ qui s’inscrit dans le cadre des manœuvres autour de la question du Sahara. Dans tous les cas, nous sommes si affaiblis que nous sommes accessibles à toutes les maladies. Et notre maladie aujourd’hui c’est l’insécurité et la perte de confiance qui génèrent une tendance à émigrer, parfois avec fanfare. La maladie a atteint un stade qui dépasse un traitement homéopathique.
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